Bonjour
Aujourd’hui, j’aimerais qu’on discute des applications de rencontre. Je méprise ce genre d’applications. Ce n’a jamais été le grand amour. Mais mon ras-le-bol a explosé dans mon ancien travail. Mon manager a décidé d’appliquer le gimmick d’une certaine application de rencontre avec des fruits aux employés1.
Dans notre époque où tout le monde recherche de l’attention, les applications ont donné un terrain pour ça. La société a fait le reste. De nos jours, que vous cherchiez une relation sérieuse ou à vous amuser aux dépens de quelqu’un, en faisant des captures d’écran à poster sur Twitter, vous trouverez sûrement une application de rencontre adaptée. L’écosystème des applications de rencontre est ringard. Mais pour régler le problème, on n’a qu’à en sortir une dizaine de plus chaque mois.
Je vais être honnête : je ne comprends pas comment ce genre d’applications peut marcher. J’aurais du mal à expliquer comment on peut se dire que c’est un marché viable et comment des gens utilisent ce genre de service. Alors, d’où viennent les applications de rencontre, et pourquoi n’en pense-je2 pas du bien ?
L'évolution douteuse des agences matrimoniales
Il faut comprendre qu’en réalité, il n’y a rien de nouveau dans les applications de rencontre. Le format a juste un peu changé, mais l’idée reste la même : on externalise l’étape de rencontrer des gens. Là où, avant, on comptait sur le réseau physique, on est passé au dématérialisé, comme beaucoup d’autres choses.
Avant les applications de rencontre, l’ancêtre était l’agence matrimoniale. Les agences matrimoniales n’ont pas encore disparu, mais on constate que les survivantes sont toutes passées au numérique. Pourtant, le fonctionnement reste toujours le même. L’agence matrimoniale constitue un fichier de personnes qu’elle propose contre un paiement ou un abonnement. Les nouveaux clients rejoignent le fichier. Ensuite, l’agence met en relation les individus qui pourraient bien s’entendre, sur la base des points communs de leurs fiches.
Dans les faits, le fichier de base est constitué de manière obscure, souvent avec des étrangers qu’on attrape. Parfois, on voit des agences avec des services additionnels comme les rencontres, les speed datings, les formations de séduction, les cours de langues pour les étrangers qu’on ramène en France pour l’agence, etc. Seulement, une agence matrimoniale, ça coûte cher. Payer un employé, l’utiliser pour faire des interrogatoires à des célibataires, le faire travailler pour organiser les mises en relation des clients… Ça coûte cher, que ce soit en temps ou en argent. De nos jours, on ne se le permet plus.
Alors, on a créé les applications de rencontre : le client remplit lui-même sa fiche. Pour la mise en relation, on fait un mélange d’algorithme et de hasard. Enfin, grâce à l’application, plus besoin de démarcher des gens à l’international en leur promettant la belle vie en France, puisqu’une application peut s’exporter partout d’elle-même. Il n’y a plus de frontières géographiques. Finalement, on a un marché toujours plus grand.
Pour les frais, on ne les fait plus forcément à l’entrée. On est passé au freemium : soit vous payez en regardant des publicités, soit vous payez votre abonnement pour voir plus de profils. Après tout, que ne donnerait-on pas pour rencontrer son partenaire de vie ?
Les dérives de déshumanisation
Je trouve quand même particulier l’idée de confier sa vie amoureuse à une entreprise. J’ai un peu l’impression que c’est un haut niveau de capitalisme où l’on conditionne les relations sociales aux moyens financiers. Une sorte de classe sociale accentuée dans les relations sociales et intimes. Mais j’imagine que c’est assez subjectif.
En revanche, au-delà de cette question, je pense qu’il y a un autre aspect : l’obsession de la vie sexuelle dans les applications de rencontre. Ce n’est pas récent, mais je trouve ça très troublant. Les applications de rencontre sont de plus en plus ouvertes à proposer aux utilisateurs de choisir ce qu’ils cherchent. Notamment « des coups d’un soir » ou « des relations sexuelles régulières ». J’aurais tendance à comparer ça à une forme de proxénétisme où l’on propose aux utilisateurs de pouvoir avoir des rapports sexuels s’ils utilisent l’application.
D’une part, cela participe à l’idée que le seul but du couple est le rapport sexuel. D’autre part, l’application de rencontre devient une sorte de marketing qui s’appuie sur des instincts animaux. C’est déshumanisant, mais ça peut conduire à utiliser n’importe quel ressort marketing, puisqu’on considère que l’homme est un animal qui ne pense qu’à se reproduire. On se retrouve donc avec des applications de rencontre « créées par des femmes et pour les femmes ». Qui sont en réalité créées par des hommes ne voulant que capitaliser sur cette dépravation sexuelle.
Il y a quelques jours, un ami me partageait qu’il avait croisé dans le métro une publicité pour un site de rencontre qui encourageait l’adultère. Ce n’est pas étonnant, bien que très dommageable pour la société. Mais quand une entreprise continue d’expliquer que la liberté sexuelle permet de libérer les gens, on se doute qu’ils n’auront aucune limite pour vendre de l’infidélité si ça leur rapporte.
Un marché déséquilibré et lucratif
Ce qui rapporte, c’est l’abonnement, et pour cela, les applications sont prêtes à tout vous promettre. Il faut comprendre que les applications de rencontre sont, pour beaucoup, « le dernier recours », notamment pour des hommes. De fait, on a des applications avec 75 % d’hommes pour 25 % de femmes. Promouvoir l’infidélité des femmes, c’est un moyen détourné de dire aux hommes : « Notre application a plus de femmes que les autres, puisqu’on a aussi des femmes en couple, mais qui veulent tromper leur partenaire. »
Dans les faits, c’est surtout une belle promesse marketing. Car si un homme a peu de « matchs » sur l’application de rencontre, alors qu’elle fait tout pour lui mettre des profils à disposition, cela veut dire que le profil de l’homme est mauvais et que c’est sa faute. L’homme peut donc devenir plus désirable en devenant un bodybuilder3, soit payer un abonnement qui lui permettra d’être plus vu.
L’abonnement est la manière dont les applications de rencontre ont capitalisé sur la solitude masculine. Les abonnements ne sont pas vendus pour que l’utilisateur se distingue, mais juste pour qu’il soit plus vu. Pendant ce temps, pour les femmes, c’est l’inverse. Comme il y a plus d’hommes que de femmes, une femme va recevoir normalement trois fois plus de matchs. De fait, les femmes peuvent être hyper-sélectives, puisqu’elles ont le choix, et les hommes feront de la quantité. Ainsi, l’abonnement s’adapte aux femmes en leur proposant plus de filtres, plus d’options de chat et plus de choix.
On comprend donc que face à ce déséquilibre, il y a une autoroute pour le profit des applications de rencontre. Le pire, c’est que quelqu’un de naïf ne verra pas forcément le piège. Alors, quelqu’un qui ne comprendrait pas l’intérêt pour l’application d’avoir un déséquilibre tomberait dans ce que j’ai évoqué plus tôt : une standardisation des utilisateurs, comme des produits, où l’on cherche le plus attirant de manière très superficielle.
Les victimes d’un système superficiel
Forcément, dans un monde de superficialité, l’humanité n’a d’autre choix que d’être perdante. Les premières victimes seront en réalité les femmes. Beaucoup se plaignent d’être sursollicitées, et quand ça conclut à un rendez-vous, l’issue n’est parfois pas très bonne. Et pour cause, on a vu que certains sont prêts à payer pour être remarqués par la femme idéale sur l’application. De fait, puisqu’ils payent, ils estiment qu’une femme qui « matche » n’est plus en droit de refuser leurs avances.
En résumé, les hommes qui « matchent » auront tendance à penser, au mieux, qu’ils sont plus forts que les autres hommes, et au pire, que les femmes leur doivent obéissance, car ils ont payé un abonnement. Une sorte de prostitution où le proxénète est une entreprise. Finalement, le climat de violence des applications de rencontre se résume à ce déséquilibre.
De l’autre côté, les femmes estiment que si l’on choisit un homme parmi une longue liste, alors il a également peu de valeur, puisqu’il est sur une liste de choix potentiels. Régulièrement, on se retrouve avec la polémique : « Qui doit payer au premier rendez-vous ? » Et finalement, on se rend compte qu’une grande partie du débat et des réponses s’expliquent par ce déséquilibre. Certaines considèrent que l’homme doit tout faire pour se démarquer des autres, là où d’autres pensent que l’homme a déjà beaucoup payé et devrait ralentir les dépenses, vu que ça n’a pas d’avenir.
Cependant, on peut se demander ce qu’il en est des applications de rencontre LGBT. L'application au logo jaune nous a appris que c’est encore pire : puisque le déséquilibre ne se fait plus sur le genre, mais sur d’autres critères comme l’âge, les organes génitaux, les origines sociales, les fantasmes, etc. De fait, on voit de plus en plus de gens qui considèrent l’application de rencontre gay comme une sorte de zoo. Où l’on regarde des animaux et où l’on rigole d’eux. L’application pour les LGBT qui devient un vecteur d’homophobie, c’est l’ironie qu’ont créée les applications de rencontre.
Conclusion : le business qui prospère sur la solitude
En définitive, les applications de rencontre ont créé une longue liste de perdants, et ce seront tous les utilisateurs. Les entreprises capitalistes auront toujours le dernier mot, et si elles ne trouvent pas le partenaire idéal pour vous, eh bien, elles vous garderont plus longtemps. Pendant ce temps, le déséquilibre permet à certains de s’amuser, de faire passer les autres utilisateurs pour des animaux, et de faire des captures d’écran qu’ils posteront pour faire de la publicité à leur application préférée. Ainsi recommence le cycle du business de la rencontre par application, qui fera toujours plus de victimes si ça permet d’avoir plus d’argent.
Voici donc pourquoi je n’utilise pas d’applications de rencontre et que je ne compte pas en utiliser. Cela dit, si vous avez conscience d’être le produit, de vendre votre honneur et votre humanité pour acheter l’espoir de ne pas mourir seul, je ne vous retiens pas. Cependant, c’est à se demander ce qu’il reste de l’humanité quand l’amour et les relations deviennent un bien de consommation qui coûte plus cher que ce qu’il ne rapporte.



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