Pénuries technologiques : comment l’IA et les cartels font exploser les prix
Bonjour,
Au XVIᵉ siècle est née une idéologie économique qu’on a appelée le libéralisme. Cette idéologie est plutôt simple : le marché se régule seul et fonctionne de manière optimale quand on le laisse faire. Il faudra attendre le XXᵉ siècle pour que ce courant idéologique évolue en « néolibéralisme », c’est-à-dire la même idéologie, sauf qu’on reconnaît qu’il peut y avoir des dysfonctionnements. Dans leur vision, l’État doit combler les dysfonctionnements en encourageant le libre-échange, la compétition, la croissance, etc. Ce modèle semble avoir séduit le monde. Droite comme gauche, tous paraissent aimer de plus en plus ce système, un système dont on sait qu’il y a des dysfonctionnements.
Aujourd’hui, nous allons parler d’une histoire de dysfonctionnement qui a touché le monde et que nous vivons encore aujourd’hui.
2021 : la pénurie, une bénédiction pour la tech ?
Nous sommes à la fin de l’année 2021. Le monde a été frappé par des pénuries en tout genre à cause de la crise pandémique du Covid-19. Mais, curieusement, cette pénurie était peut-être la bénédiction que demandait le monde de la tech.
Côté logiciel, les plateformes ont explosé en popularité grâce au confinement. Il n’y a jamais eu autant de nouveaux comptes TikTok, Zoom et Amazon.
Côté matériel, c’est encore mieux. En effet, en 2018 et 2019, les composants informatiques étaient en baisse. Il faut dire que nous n’avons pas révolutionné le fonctionnement de la RAM et des GPU : on a les mêmes façons de produire, et on le fait toujours pour moins cher. Mais grâce à la crise du Covid-19, la chaîne de valeur a été brisée, et nous avons désormais une production limitée et des stocks réduits. Il ne manque qu’un élément déclencheur pour obtenir une demande massive et faire augmenter les prix.
Le déclencheur, ce fut la vague pro-crypto. Progressivement, dans une économie au ralenti, certains parviennent à convaincre que le futur, c’est le business en ligne immatériel : NFT, cryptomonnaies et métavers. Dès lors, de plus en plus de clients cherchent à se procurer des GPU pour pouvoir « miner de la cryptomonnaie » et espèrent ainsi toucher un salaire en Ethereum. Les prix des GPU (ex. : la Nvidia RTX 3080) ont doublé ou triplé (1 000 € en 2020, 2 500-3 000 € en 2022). Pour la RAM, on observe une hausse plus modérée, +20 à 50 % sur certains kits DDR4.
Seulement, fin 2022, les prix semblent repartir à la baisse avec l’effondrement du fantasme Web 3.0. Cependant, pendant quelque temps, il y a eu une augmentation des prix, et les industriels ont compris que, dans les années à venir, on pourrait voir une situation similaire.
2023 : l’essor de l’IA générative
La situation similaire tant attendue arrive en 2023. L’IA générative explose. Tout le monde s’empresse de découvrir ChatGPT et MidJourney. Les GPU collectés par les spéculateurs en cryptomonnaies sont alors attribués à l’intelligence artificielle. De fait, la pénurie des cartes graphiques RTX 4090 n’est pas encore là. Elles restent chères (jusqu’à 2 000 €), mais on compense avec les vieux modèles.
NVIDIA domine le marché des GPU pour l’IA (90 % des parts) et peut donc contrôler les prix. Cependant, face à l’évolution de la demande de GPU, les autres ne veulent pas rester sur le bas-côté. Alors, la DDR4 va commencer à disparaître. Dans ce nouveau cycle, les industriels investissent dans la DDR5, la HBM (mémoire haute bande passante pour l’IA) et les SSD (en légère hausse de 20 %). Dès lors, on prétend que c’est le prix de l’innovation pour justifier les tarifs. Cette justification tiendra jusqu’en 2024.
2024 : l’IA devient le moteur principal
En 2024, l’IA devient le moteur principal. Samsung, SK Hynix, Micron priorisent la HBM au détriment de la DRAM grand public. En effet, les nouveaux acteurs du marché sont prêts à dépenser toujours plus pour équiper les datacenters. Alors, la RAM augmente (+15-30 % sur la DDR5). Pour la HBM, la pénurie est constante, et les prix sont multipliés par 3 à 5 pour les contrats industriels, puisque l’on ne produit pas assez. La DDR4 est officiellement abandonnée en avril 2025.
Côté carte graphique, même punition : la RTX 4090 arrive à 2 200 € et devient de plus en plus difficile à trouver. Pour les GPU pro (H200, B200), les prix sont multipliés par 4 voir 5 (ex. : H200 à 50 000-70 000 $). AMD se retrouve aussi à augmenter les prix (20 000-30 000 $ pour l’AMD MI300), et tout le marché se retrouve maintenant en hausse forcée. Les serveurs (Xeon, EPYC) voient également leurs prix monter (+20-40 %), et enfin, les SSD sont en pénurie. En effet, le SSD subit une hausse de 20-30 % à cause de la demande pour les datacenters, en plus de la pénurie de NAND.
Les géants (Google, Meta, Microsoft) réservent des années à l’avance les stocks de GPU et de HBM. Face à cette demande exponentielle en IA, les fabricants adoptent une stratégie : la réduction volontaire de la production grand public pour maximiser les profits sur l’IA.
2025 : le point de bascule
2025, c’est le point de bascule. L’IA asphyxie le marché grand public. Les prix explosent dans tous les domaines. Côté RAM, +100 à 200 % sur la DDR5 entre janvier et septembre 2025. Puisqu’il n’y a plus de production de DDR4, les prix doublent ou triplent (ex. : 16 Go DDR4 à 80-120 € contre 40 € en 2023). Micron et Samsung annoncent que les précommandes de HBM seront livrées en 2027. Un kit Corsair Vengeance DDR5 32 Go passe de 119 € (octobre 2025) à 405 € (juin 2026) (+240 %).
Côté GPU, c’est la fin de la RTX 4090 : la pénurie est trop grande. Mais NVIDIA ne va pas rater l’occasion. La RTX 5000 sort avec un prix annoncé à 3 500-4 500 €. Du côté des GPU spécialisés en IA (NVIDIA Blackwell, AMD MI325), les prix sont stratosphériques et indécents. On touche les plus de 100 000 $ pour les modèles haut de gamme.
Côté SSD, +40-50 % sur les modèles haut de gamme (NVMe PCIe 5.0). Seuls les CPU sont épargnés pour le moment, en tout cas pour le grand public. Les CPU serveurs (Intel Gaudi, AMD Instinct) coûtent à présent 2-3 fois plus cher. Micron arrête la RAM grand public (Crucial) pour se concentrer sur la HBM. Samsung et SK Hynix réservent 80 % de leur production aux datacenters. Les spéculateurs achètent en masse les stocks en anticipant la hausse à venir.
2026 : la flambée historique
Nous voilà en 2026. La flambée est historique. Des prix jamais vus. Une hausse moyenne de +171 % sur tous les segments (DRAM, SSD, LPDDR) au premier trimestre 2026. Entre septembre 2025 et janvier 2026, on a multiplié par 4 les prix. La France paie 10-20 % plus cher que l’Allemagne en moyenne, et notre pays est encore plus touché. Ainsi, la DDR5 est autour de 500 €.
Côté carte graphique, NVIDIA limite les ventes aux particuliers. On observe une pénurie totale pour les RTX 4090/4080, et les nouveaux GPU (RTX 5000) sont réservés aux professionnels pour des prix au-dessus de 4 000 €. AMD est moins impacté, mais a quand même subi une hausse de 70 %.
Côté stockage, les SSD ont pris +150 %. De fait, avec l’augmentation de la demande en SSD pour les datacenters, tout le monde est devenu dépendant des NVMe PCIe 5.0 et des HDD, qui étaient pourtant passés de mode. On a donc eu une augmentation des prix de 80 % pour les NVMe PCIe 5.0 et de 40 % pour les HDD. Selon les experts, les SSD devraient continuer à augmenter d’au moins 15 %. On peut espérer voir une baisse en 2028 grâce à de nouveaux fabricants chinois comme CXMT. Cependant, il ne faut pas se faire d’illusions : les prix ne reviendront pas aux niveaux de 2020. La RAM et les GPU resteront chers, car le prix actuel est le nouveau standard.
Un cartel organisé ?
J’ai commencé cet article en vous parlant du libéralisme et surtout de ses dysfonctionnements. En économie, on prévoit bien que, si l’offre diminue et que la demande augmente, les prix montent. En revanche, dans une économie où NVIDIA vend 90 % de ses GPU aux entreprises et non aux particuliers, qu’en est-il ? Il y a un marché pour les particuliers, mais il se retrouve sans offre. Un peu comme si la pénurie et l’inflation des prix avaient été organisées.
C’est en tout cas ce que suggère Marc Garcia-Guirao et un groupe de consommateurs dans une nouvelle class action. Samsung, SK Hynix, Micron (les « Big Three », contrôlant ~95 % du marché mondial de la DRAM) sont accusés de cartel sur la DRAM et de priorité accordée à l’IA. Une coalition secrète pour restreindre l’offre de DRAM grand public (DDR4/DDR5). En même temps, ils se seraient coordonnés pour réduire la production et prioriser la HBM au moment des ventes. Le but final ? Une manipulation des prix ayant conduit à une hausse de 700 % depuis 2022.
La hausse des prix, la réduction de la production, la sortie du marché public, les contrats longs, les barrières à l’entrée… Tout cela commence à faire un dossier à charge. D’autant plus qu’en 2017 et 2020, deux class actions avaient déjà été engagées pour les mêmes raisons. Même si elles n’avaient pas abouti, elles ont quand même permis de lever un doute.
Un précédent historique
De plus, ce n’est pas la première fois que les entreprises technologiques seraient tentées par un cartel contrôlant les prix. De 1998 à 2002, Samsung, Hynix, Micron, Infineon et Elpida ont déjà eu une entente illégale ayant pour but d’augmenter le prix de la DRAM. L’affaire s’est soldée par des millions d’euros d’amendes pour les entreprises concernées. Pour les consommateurs, on avait vu une hausse des prix de 200 à 300 % sur la DRAM entre 1999 et 2002, des pénuries artificielles où l’on limitait la production volontairement. On a d’ailleurs retrouvé des échanges de mails entre les concurrents, des réunions secrètes et de fausses déclarations pour le prouver.
Et si l’histoire ne faisait que se répéter ? En tout cas, cette fois-ci, les acteurs semblent avoir appris la leçon et utilisent l’IA comme prétexte. Les acteurs sont presque les mêmes, les coïncidences sont étranges, les bulles spéculatives grossissent et les prix s’envolent. Même si Google annonce avoir sorti un algorithme qui reduit la mémoire nécessaire, les prix ne désenflent pas.
Que faire ?
Parier sur des sanctions contre l’oligopole n’est pas une solution souhaitable. D’une part, il s’agit d’une affaire en cours où tout le monde est présumé innocent. D’autre part, vu que la plainte date du 25 juin 2026, il faudra attendre 2029 au minimum pour avoir un verdict, sans compter que les entreprises pourraient simplement passer des arrangements.
Cela dit, toute cette histoire a un goût de « déjà-vu », en pire. Heureusement, l’Union européenne et notre gouvernement ont trouvé une solution avec une nouvelle taxe sur les produits importés. De fait, si nous espérions rattraper le retard technologique en important des pièces informatiques de l’étranger, il faudra désormais s’attendre à voir les petits composants prendre au minimum 3 € sur leur prix.
Électriciens, amateurs de robotique et autres consommateurs, nous sommes condamnés à payer toujours plus cher, pendant que les datacenters tournent à plein régime pour générer des maisons en jambon grâce à l’intelligence artificielle.
La bonne nouvelle, c’est que, quand la pénurie deviendra un enjeu vital, n’oubliez pas qu’en démontant 1 datacenter d’IA, vous pouvez récupérer 10 000 GPU et 40 000 barrettes de RAM HBM. Bien sûr, on n’encourage pas le vol, mais si, au besoin, on sait où trouver du stock à bon prix. C’est sûrement à ce moment-là que les « mains invisibles » néolibérales interviendront pour réguler le marché… par le pillage.
