Cet article va peut-être vous paraître étrange, car je l'avoue, il l'est un peu pour moi aussi. Il y a plusieurs mois, je suis tombé sur une vidéo YouTube d'une personne parlant de l'addiction à la musique. Je dois dire que ma première impression a été de penser que c'était une idée un peu absurde. En effet, pour moi, une addiction liée à un sens, c'est un peu étrange. Personne n'a d'addiction à regarder des tableaux, personne n'a d'addiction aux cordon bleus, personne n'a d'addiction à sentir les feuilles mortes et personne n'a d'addiction à toucher une table. Alors, je l'avoue, l'addiction à entendre une suite de sons, ça me paraît un peu étrange. D'autant plus que les substances addictives, en général, n'ont pas d'effet sur nos sens, mais sur notre cerveau, ce qui rend addict. Personne n'est addict à la drogue à cause de l'odeur ; on devient addict à la drogue à cause des effets que cela a sur le corps, puis le cerveau associe l'odeur à un sentiment agréable. Peut-on vraiment parler "d'addiction à la musique" ?
L'addiction a la musique ou simple histoire de sens ?
J'aurais tendance à dire que non, bien que, je l'avoue, la question me trouble. En général, l'envie de faire quelque chose avec nos sens se rapproche plus du trouble compulsif que de l'addiction. La boulimie, par exemple, n'est pas une addiction à un goût, mais un comportement compulsif qui pousse à manger. Cependant, je vous disais auparavant que, bien qu'on ne soit pas addict à quelque chose lié à nos sens, on devient addict à l'effet sur le corps, et c'est là que cela se complique. D'un coup, ma réponse n'est pas aussi évidente. La musique, d'après certaines études, serait un moyen de réduire l'anxiété et le stress, d'aider avec la douleur, de changer les humeurs et d'améliorer le sommeil. La musique semble être une bonne chose, mais les activités qui libèrent de la dopamine ont tendance à rendre addict. Je ne sais pas trop si c'est un mal de notre époque où tout en excès rend addict, où tout est mauvais pour la santé, et bien que je ne veuille pas entrer dans ce schéma, cela me questionne.
Je ne suis pas sûr que l'addiction à la musique existe, mais j'avoue avoir un certain doute. Déjà, quand on a une addiction, on a tendance à être dans une forme de déni. C'est quelque chose que je me demande souvent, car je suis un homme très routinier, et il m'arrive de me demander si mes habitudes de routine ne sont en réalité que des addictions déguisées. De fait, s'il y a une addiction à la musique, il me faudrait me demander si elle est fondée sur une routine déguisée. C'est alors que ma réflexion me paraît intéressante, car la question revient à : "Quelle relation avons-nous à la consommation de la musique ?"
Mon experience avec la musique
Avant de parler des autres, regardons-nous nous-mêmes. Je ne pense pas avoir d'addiction à la musique. Cependant, je l'avoue, certains sons me sont très agréables. En y réfléchissant, il me vient trois exemples en tête. Il y a d'abord ma musique préférée. Je l'aime et l'écoute assez régulièrement, et j'apprécie sa beauté. En deuxième point, il y a des petites mélodies que j'écoute parfois et qui ont tendance à être assez calmantes et relaxantes. Enfin, il y a les musiques qui me restent en tête et qui laissent une forme de manque une fois parties.
Il y a quelques années, je suis allé à Paris pour un concert. J'avais réservé mes billets longtemps à l'avance. Je ne m'attendais pas à grand-chose, mais j'avais envie et je me le suis accordé. J'avais eu une année difficile et je me disais qu'une sortie et un petit voyage en train me feraient du bien. Je suis arrivé au concert, il a duré plus de deux heures et j'ai suivi le programme avec attention. À chaque morceau de l'orchestre, j'avais ce sentiment familier, l'envie de dire : "Je te connais, tu m'as manqué." Une certaine nostalgie qui pourrait être comparée à la scène du critique dans le film Ratatouille. Et ce spectacle m'a alors coupé le souffle. Je suis sorti de la salle, je ne pouvais plus parler. Les quelques sons qui sortaient de ma gorge me semblaient si disgracieux et médiocres. Il m'a fallu plusieurs minutes (jusqu'au parking environ) avant de pouvoir réarticuler une vraie phrase.
J'étais dans un concert l'année dernière avec des amis. Le violon, le violoncelle et le piano ont alors commencé à jouer un Trio de Schubert, et cette musique a résonné en moi. J'étais dans une certaine déprime qui ne m'est plus habituelle depuis quelques années, et d'un coup, cette musique est venue comme s'alignant à mon ressentiment. Je ne peux pas l'expliquer de manière bien rationnelle et je m'en excuse. Le fait est que le sentiment que j'avais en moi à ce moment-là a grandi en proportion de cette musique. Je vous épargne mes pensées macabres du moment, mais il faut reconnaître que la musique a bel et bien eu un effet sur mon humeur et mes émotions. Pire encore, pour écrire ce paragraphe, j'écoute le morceau dont je vous parle, car d'une certaine manière, je revis ce sentiment.
Les effets de la musique
Les deux expériences que je viens de vous raconter, j'ai voulu à un moment faire un article pour chacune d'elles pour vous les raconter. Et en réalité, je pense en être incapable. Il y a une forme de beauté dans ce que j'ai entendu, dans ce que j'ai vécu. Je ne peux pas mettre de mots qui reflètent vraiment ce que j'ai ressenti. Sur une version un peu imagée, j'ai comme l'impression d'avoir été transpercé par ces musiques. J'ai ressenti le chamboulement qu'on ressent quand on vit un moment fort (face à un média ou dans la vie). Les sons et la musique ont changé mon humeur comme l'aurait fait une drogue. Ces sons dont j'ai une certaine dépendance, puisque le sentiment qu'ils m'évoquent me manque parfois et que j'essaie de restaurer par moments en écoutant les sons relaxants.
Certains puristes diront que la musique électronique ne vaut pas la musique de vrais instruments. Je ne suis pas tout à fait d'accord. Un violon peut me faire ressentir un sentiment. Cependant, la musique provenant du synthétiseur numérique à le pouvoir de s'aligner parfaitement aux fréquences et aux sons qui me font cet effet. Le son qui sort semble si bien s'aligner à ce que je ressens. Il y a peut-être dix ans, il y avait un son, celui d'une alarme numérique, forte et assourdissante. Et c'est dur à expliquer, mais ce son me faisait du bien. Je l'avais en sonnerie de réveil, ce son abominablement fort. Seulement, ce crissement d'alarme faisait comme une vague en moi que je ne peux expliquer.
Aujourd'hui, quelle est donc ma relation à la musique ? En toute honnêteté, je ne suis pas sûr. D'un côté, il y a ce côté nostalgique que vous avez compris, où je me sers de la musique pour revivre un moment. Il est assez rare que j'écoute de la musique pour me calmer, bien que cela m'arrive parfois après des dures journées d'écouter une sélection de musique reposante. À part ça, la musique est plus ou moins liée à l'isolement et à la réflexion. Quand j'écoute la radio, les émissions sont ponctuées par des musiques qui interrompent le récit, et j'utilise en général ce temps pour penser à ce que je viens d'entendre. Quand je suis dans un environnement bruyant, je mets de la musique pour couvrir les bruits aux alentours qui empêchent ma réflexion. Mais je l'avoue, je suis plus confortable dans un certain silence.
La consommation de musique dans la société
Seulement, j'ai remarqué que ma consommation musicale, ou plutôt ma consommation de musique, est loin d'être universelle. - Patience, j'arrive à "c'est la faute du capitalisme" - . J'ai déjà écouté de la musique lors d'un trajet. En général, je fais ça quand je suis à pied et en ville pour m'isoler un peu des sons de la ville pendant que je marche. Paradoxalement, j'ai l'impression que cela m'aide à me concentrer sur ce qui est beau. Mais j'ai l'impression que ce n'est pas la vision globale des gens. Je me souviens d'une jeune femme qui racontait qu'une personne lui avait parlé dans les transports en commun. Comme la personne avait insisté, la jeune femme avait dû retirer son écouteur pour l'écouter et avait couplé le geste d'une série d'insultes. Je me souviens encore de sa justification : "Je suis en train d'écouter ma musique et on me coupe, c'est hyper irrespectueux." Comme si l'irrespect venait de l'interruption de la musique et non pas d'écouter un autre être humain qui parle.
C'est là que ma confusion par rapport à l'approche des hommes de la musique est née. Je connais de nombreuses personnes qui ne peuvent pas aller se laver sans musique. Je connais des personnes qui ont des stéréos dans leurs salles de bain. Dans mon approche où la musique est soit pour s'isoler, soit pour ressentir, bah je ne comprends pas de quoi je dois m'isoler quand je suis dans l'intimité de la salle de bain et ce que je dois ressentir quand je suis censé être en train de me laver. Il en va de même pour dormir. Plusieurs personnes m'ont déjà dit qu'elles ne pouvaient pas dormir sans musique. Je ne comprends déjà pas comment, avec du bruit, on peut dormir, alors comment puis-je comprendre qu'on fait maintenant des bonnets de nuit avec enceintes intégrées ?
Le comble de mon agacement ne vient pourtant pas de là. Ça a commencé assez jeune, lors de repas de famille, certains ne pouvaient s'empêcher de mettre de la musique en fond. Maintenant que je suis un adulte, ça me désole vraiment. Quand je suis invité, ou surtout quand j'invite des gens à dîner et que les premiers mots sont : "Tu as une enceinte pour mettre de la musique ?", je me sens contrarié. Un peu comme si on me disait : "Tu ne m'intéresses pas, je veux m'isoler de toi / je veux ressentir plus d'émotions que ce que tu me procures." Ça peut paraître un peu comme une sorte de mes spasmes, mais quand l'instant d'après, il y a les mêmes paroles, les mêmes "tu veux que je mette quoi ?", les mêmes "tu écoutes quoi ?", tout ça pour que, à la fin, on se retrouve juste avec un bruit de fond qui couvre les dialogues et donc détériore le moment que j'aurais pu vivre avec des gens que j'apprécie.
Le streaming ou le capitalisme en continue dans les oreilles
L'approche qu'a l'humanité de la musique est devenue un peu perturbante. Peut-être qu'on peut y voir seulement une forme d'inadaptation sociale que je ne peux pas contredire. Il me suffirait juste de parler plus fort lors du dîner avec mes amis. Après tout, il est normal que je n'aie pas droit au calme quand il y a du monde à la maison. Mais le capitalisme n'est pas d'accord (je vous avais dit qu'on y venait), car il a inventé le modèle du streaming. Ne vous y trompez pas, je n'achète pas toute ma musique (car c'est devenu difficile et car les télécharger est aussi très simple). J'écoute de la musique en streaming puisque j'écoute la radio ou simplement sur Internet quand je lis. Seulement, des plateformes se sont spécialisées dans la musique en streaming.
Si l'on peut douter de l'addiction à la musique, certains se sont donnés pour mission de la créer. Du CD au lecteur MP3, il n'y a eu que quelques années. Aujourd'hui, la musique est accessible depuis l'appareil rectangulaire qu'on voit dans toutes les mains et poches. Je connais peu de monde qui n'a pas Internet sur son portable. Alors, les plateformes de streaming ont fait une application et ont créé un marché juteux. Pour les artistes dessus qui se retrouvent rémunérés par rapport au nombre d'écoutes, on les encourage à faire les musiques les plus bas de gamme possible, mais avec des rythmes qui restent en tête. C'est ce qu'on appelle la musique commerciale. Le seul but est de produire et d'essayer de rendre addict pour avoir plus d'écoutes.
Bien sûr, vous devez vous dire que personne ne peut tomber dans un piège si gros et peu dissimulé. Qui pourrait vouloir utiliser une plateforme, en payant pour retirer les publicités occasionnelles, pour écouter de la musique commerciale vide ? Étant donné que dans ma vie, j'ai déjà vu des personnes qui font des cosplays de Spotify ou de Deezer, j'ai tendance à dire que beaucoup de gens sont devenus accros à leurs plateformes. Les plateformes de musique sont mises sur un piédestal et idéalisées pour le consommateur, puisque c'est le fournisseur. Je ne suis pas là pour faire une critique de l'industrie musicale ni une critique de la société de consommation qui devient la publicité à force de la manger. De fait, je n'irai pas plus loin dans cette idée.
Conclusion, je n'y entend rien
Pour revenir à notre sujet, puisque vous devez actuellement me prendre pour une sorte de taliban ou d'extrémiste religieux, je vais conclure en vous disant que je ne sais pas si l'addiction à la musique existe. Pas de surprise, je vous l'ai dit dès le début. Cependant, je pense qu'on devrait tous s'interroger sur la consommation que nous avons de la musique. Apprécions-nous vraiment une musique ? Est-ce que le système capitaliste nous fait aimer la musique ? Mon inquiétude est d'autant plus grande que la musique est vue comme une chose positive dans la société, alors que je commence à penser que celle-ci nous fait peut-être passer à côté du monde. Que la musique dans les écouteurs de chacun nous isole et nous désocialise, et que les sons que nous entendons ont recouvert les sons naturels et beaux de l'entourage, que nous ne remarquons plus. Et même pire, on pourrait peut-être passer à côté des autres sensations, car notre corps est occupé à absorber par l'ouïe au lieu de profiter des autres sens du monde, en nous faisant perdre conscience de celui-ci.



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